Truite de rivage capturée avec une mouche près de la berge lors d’une éclosion d’insectes.
Deux formes de truite mouchetée!
Il y a maintenant près de 30 ans, les travaux du réputé professeur et chercheur au Département des sciences de l’environnement de l’Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR), Pierre Magnan et de son équipe ont révolutionné notre compréhension de la truite mouchetée en démontrant statistiquement la coexistence de deux formes distinctes au sein d’un même lac; ce phénomène étant d’ailleurs présent dans plusieurs plans d’eau.
La population se divise donc selon l’habitat et le régime alimentaire. La forme pélagique qui habite le large des lacs, évolue la plupart du temps en suspension dans la colonne d’eau (dans des zones ayant souvent plus de 4 mètres de profondeur) et se nourrit essentiellement de zooplancton. Personnellement j’ai toutefois aussi observé ce phénomène dans le nord (lac Mistassini) alors que certaines mouchetées se tenaient en pleine eau au large comme les touladis et se nourrissaient de ciscos (petit poisson-fourrage argenté). Nous les capturions au downrigger dans 30 à 40 pieds au-dessus de fosses de plus de 80 pi. Un autre exemple de comportement pélagique de la mouchetée, mais cette fois avec un caractère piscivore.
La forme littorale, quant à elle, occupe les zones moins profondes près des rivages pour y chasser surtout les larves d’insectes.
Cette spécialisation a été confirmée par l’analyse rigoureuse de milliers de contenus stomacaux, prouvant que ces préférences alimentaires ne sont pas le fruit du hasard, mais bien le résultat d’une adaptation précise à deux niches écologiques distinctes du Bouclier laurentien.
Grosse mouchetée capturée au lac Mistassini par le père de l’auteur. Un poisson qui se tenait parmi les touladis et qui se nourrissait de ciscos en suspension. Remarquez la forme longiligne de la truite, typique des poissons de grande nage comme la grise.
Suivi radio-télémétrique
Dans le même ordre d’idée, au tournant des années 1990, une recherche par radio-télémétrie ciblant 28 truites sur trois saisons estivales dans la réserve faunique Mastigouche a démontré une différence notable dans l’occupation du milieu par les poissons observés. Près de 50% de ceux-ci fréquentaient principalement les berges, 18% vivaient surtout au large dans la zone pélagique, tandis que 32% alternaient entre ces deux secteurs. Quelques truites se trouvaient de manière presque permanente au large, donnant l’impression d’occuper un nouvel habitat, possiblement sous la pression d’une forte concurrence alimentaire et spatiale, tant parmi leur propre population qu’avec les autres espèces de rivage.
Cette occupation distincte de l’environnement (et, par ricochet, l’alimentation associée) peuvent expliquer la coexistence, dans un même lac, de poissons dont la chair varie du rosé au blanchâtre. Les poissons vivants en suspension consomment du zooplancton dont ils assimilent le carotène (carotène provenant du phytoplancton dont s’alimente le zooplancton) , ce qui colore leurs tissus d’un ton saumoné, alors que les truites de rivage se nourrissent davantage de larves d’insectes, conservant ainsi une coloration plus claire.
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À gauche une mouchetée de rivage se nourrissant d’insectes et affichant un patron de coloration et une chair blanchâtre (A) et à droite, une mouchetée pélagique aux coloris flamboyants capturée en plein milieu d’un grand lac par l’auteur (B). La truite se tenait près d’une structure dans 18 pi de profondeur et n’a pu résister au passage d’un mini poisson nageur.
À gauche une mouchetée de rivage se nourrissant d’insectes et affichant un patron de coloration et une chair blanchâtre (A) et ci-dessus, une mouchetée pélagique aux coloris flamboyants capturée en plein milieu d’un grand lac par l’auteur (B). La truite se tenait près d’une structure dans 18 pi de profondeur et n’a pu résister au passage d’un mini poisson nageur.
Toutefois, cette coloration rosée apparaît aussi lorsque les truites se nourrissent de petits crustacés comme les amphipodes (crevettes d’eau douce qui vivent au fond des lacs) et à l’opposé la coloration blanche de la chair peut aussi apparaître chez les gros poissons qui se nourrissent abondamment de petits poissons dans les grands lacs comme le Mistassini.
Truite de rivage se nourrissant abondamment de petits crustacés (amphipodes) et affichant une chair légèrement rosée. La coloration de la chair dépend directement de l’alimentation des truites. Plus les insectes sont importants dans la diète, plus la chair est blanche.
Des analyses approfondies ont également révélé que les truites mouchetées de pleine eau (pélagiques) vivant en suspension se différencient de celles du littoral par leurs traits physiques (ce mécanisme, appelé polymorphisme, n’est pas exclusif à cette espèce et se rencontre chez divers autres types de poissons).
Ils ont d’abord observé que la forme pélagique possède un corps profilé, caractéristique des grands nageurs comme la truite grise. En revanche, les truites de rivage sont plus trapues, une morphologie adaptée à leur régime insectivore qui limite les déplacements.
Les biologistes ont aussi observé que la forme pélagique a des nageoires pectorales et dorsale plus courtes et un pédoncule caudal plus court et plus haut que chez la truite fréquentant l’abord des berges.
Côté couleur, les poissons de rivage auraient souvent des flancs gris cendré alors que la variété pélagique afficherait des couleurs plus rougeâtres.
Conclusion
Les recherches menées par Pierre Magnan et son équipe, ont démontré que la truite mouchetée peut occuper une portion des lacs située au large que bien peu de pêcheurs ont l’habitude d’explorer. Alors si le succès se fait attendre lors de votre prochaine journée de pêche à la mouchetée, pourquoi ne pas vous éloigner de la rive et faire dandiner vos cuillères en suspension dans la colonne d’eau? Et avec la qualité des équipements électroniques maintenant disponibles, on ne parle pas d’une pêche à l’aveuglette, mais bien d’une approche ciblée sur des poissons peu sollicités. Une option qui pourrait peut-être vous amener à connaître des résultats jusque-là insoupçonnés.
Bonne pêche!
Le chercheur Pierre Magnan explique les résultats de ses recherches concernant la découverte de deux formes différentes pour l’omble de fontaine.



