JEFF RIVERIN

DINDON SAUVAGE

Par Jeff Riverin

Les oiseaux réfractaires de début de saison

Enfin le mois d’avril! Pour les disciples de Saint-Hubert adeptes de chasse au dindon sauvage, l’hiver semble toujours interminable avant de pouvoir enfin partir en quête de l’oiseau fétiche. Au cours de semaines précédentes, les appeaux ont été remis à niveau et sonnent à leur meilleur durant les pratiques. Au terme d’une visite chez notre marchand préféré, on ajoute à l’arsenal ici et là de nouveaux accessoires qui seront dûment compartimentés dans la veste, prêts pour leur baptême de la plume. Le fusil a été patronné en bonne et due forme histoire de s’assurer qu’il place toujours sa gerbe bien au centre d’une zone donnée. Tout en validant que la cartouche qu’on a choisie après essais comparatifs, offre efficacement son maximum de projectiles à diverses portées. Il ne reste qu’à faire de belles rencontres en temps réel sur le terrain.

Depuis un certain nombre d’années sur les réseaux sociaux, durant la semaine de l’ouverture on peut voir le succès de certains et certaines qui ont su profiter de l’effet de surprise des premiers jours de chasse. Parfois en connaissance de cause, mais aussi souvent par le biais de la bonne providence et du hasard. Nonobstant les détails entourant une récolte ou une autre, le début de la saison peut parfois être trompeur et décevant en termes de succès alors que les oiseaux ont un comportement très strict. En effet, au début de la saison du rut chez ces gros gallinacés, les volatiles sont en mode regroupement intensif et les nombreuses femelles disponibles mobilisent les dindons qui sont mentalement obnubilés par la gent féminine qui les entoure. Et, à moins de réussir à les faire quitter le harem ou bien de les prendre par surprise lors de leurs allées et venues, les amener à se commettre sur des appels est parfois ardu en usant de stratégies conventionnelles.

Le patronage de l’arme avant la saison de chasse fait partie des bonnes pratiques du chasseur de dindon consciencieux et d’autant plus si on utilise de nouvelles munitions ou un nouveau tube d’étranglement.

Mise en contexte

De concert avec la photopériode qui dicte avec une précision chirurgicale le schéma annuel d’entrée en matière de leur saison des amours, les dindons en mars et avril sont très ancrés sur le protocole et l’horloge biologique. Les échanges physiques qui étaient en février et au début mars de nature moins vindicatives, ne sont désormais plus des jeux d’avertissement mais maintenant des combats hiérarchiques parfois sanglants. Dans les clairières et les lisières boisées, les esprits s’échauffent et chacun veut dominer l’autre pour transmettre ses gènes. Belliqueux de nature l’année durant, dindes et dindons ne ratent jamais une occasion pour confronter un ou une congénère, mais au printemps, il n’y a pas de quartier. Les femelles dominantes forment des groupes très structurés et comme les dindes du groupe ne sont pas toutes prêtes à être accouplées en même temps, elles obnubilent et gardent jalousement captifs des dindons aveuglés par les hormones, qui les suivent serviles comme de vulgaires marionnettes.

MARK RAYCROFT

En début de saison le nombre de dindes disponibles pour l’accouplement obnubile les mâles qui deviennent aveuglés par ces dernières en les suivant comme des marionnettes.

Aussitôt que l’un de ceux-ci veut s’éloigner vers la source d’appels inconnus, ceux d’un chasseur embusqué en l’occurrence, la matrone du groupe les rappelle à l’ordre en usant de ses charmes vernaculaires. Bien entendu, la plupart du temps les dindons répondent quand même à nos appels, mais l’issue du jeu est décidée d’avance et ils ne quittent pas ou rarement les harems. Donc dans ce temps-là, les dindons suivent sans broncher les dindes au fil de leur progression matinale, et rien ne les fait déroger.

Au terme de quelques heures de patience, il arrive parfois qu’en cours d’avant midi une troupe réapparaisse et cette fois en étant placé au bon endroit, le chasseur ou la chasseuse finit par avoir gain de cause. C’est généralement dans ce genre de situation qu’un poste d’embuscade judicieusement choisi en fonction des allées et venues habituelle des oiseaux, en conjonction avec quelques appelants, peut faire la différence près ou loin d’un dortoir. Territoriaux et en mode compétition constante au printemps, dindes comme dindons vont souvent vers les appelants pour en découdre, en amenant d’emblée le sujet de cet article vers sa fatalité.   

JEFF RIVERIN

En avant-midi un poste d’affût bien placé en fonction des habitudes des oiseaux accompagné de quelques appelants, pourraient rapporter gros.

Autres options et performances scéniques d’usage

Les dernières lignes précédentes dépeignaient une issue relativement facile et classique, voire simpliste de la chasse au dindon au Québec. À chaque année, nombreux sont les chanceux et chanceuses qui au terme d’un simple positionnement d’affût fixe à un endroit stratégique sur la route des dindons, en périphérie de champs notamment, finissent par apposer leur coupon de transport aux pattes d’oiseaux routiniers. Ainsi donc dans cet ordre d’idée, une bonne connaissance des habitudes journalières des oiseaux du secteur sur lequel on chasse fait vraiment la différence. Et c’est donc à dire que quelques exercices de repérage en présaison valent leur pesant d’or.

Quelques séances de prospection pourront être d’une aide précieuse afin de connaître les allées et venues des dindons.

Dans d’autres dispositions en revanche et en forêt notamment, le relief ainsi que certains autres facteurs comme la dimension d’un territoire et/ou les déplacements humains en zones agricoles mitoyennes, obligent chasseur ou chasseuse à devoir moduler son approche en temps réel et en fonction de ce qui se passe sur le moment. Les dindons réfractaires ne sont pas nécessairement impossibles à atteindre car souvent, un repositionnement d’usage au moment opportun peut être payant, si on a essuyé un refus plus tôt en matinée. Il va sans dire ici qu’il faut donc savoir faire preuve d’improvisation parfois et ne pas avoir peur de changer de stratégie rapidement au besoin.

Supposons qu’au petit matin en connaissance de cause sur la topographie d’un secteur X, vous êtes installés près d’un dortoir. Le scénario habituel; le soleil se lève et les oiseaux descendent à terre. Un ou des dindons répondent aux appels depuis que les dindes perchées non loin d’eux les ont réveillés. La troupe est au sol mais encore là, malgré nos plus belles vocalises, hormis des glougloutements en réponse aux appels fictifs, aucun mâle ne daigne quitter la compagnie des dindes. Puis après un moment, plus rien, les oiseaux sont à couvert et disparaissent. Rester au même endroit et attendre le passage d’autres oiseaux ou même le retour de ceux du matin peut devenir un jeu de patience payant à l’occasion, mais aussi souvent une perte de temps.

Dans ce cas, il faut agir et tenter de couper le passage des oiseaux perdus en cours de déplacement. Les dindons sauvages sont des oiseaux routiniers, ils vont et viennent d’un territoire l’autre en empruntant souvent une route similaire à chaque jour. Et voilà pourquoi une bonne connaissance du territoire et même des habitudes journalières de nos oiseaux est payante. L’analyse de la carte d’un secteur donné, par le biais de Google Earth ou d’une autre application est souvent d’une aide précieuse dans cet ordre d’idée. Aussi, des exercices de pré repérage pour savoir l’horaire de déplacement des oiseaux complète de belle façon l’imagerie mentale qui va servir pour la suite. Par exemple, si on sait qu’après s’être posés et avoir fait leurs exercices matinaux, les oiseaux vont habituellement glaner dans une certaine clairière facilement accessible ou bien dans un petit arrondissement forestier le long d’un champ. Il s’agit simplement d’aller les y attendre en catimini.

Dans ce cas précis, on peut aller s’y embusquer et peut-être ajouter un guet-apens constitué d’un appelants de dinde ou d’un mâle en posture de parade seul ou en duo avec la précédente. Une fois sur place, ma façon de faire personnelle est très simple; je m’adosse simplement en retrait sur un gros arbre et j’émets des séquences de doux roucoulements sporadiques combinés à du kee-kee d’une jeune dinde esseulée. Souvent au bout d’un certain temps, sans même recevoir une réponse en préambule, j’aperçois la troupe qui s’amène pour investiguer la source des appels et particulièrement les dindes dominantes, qui tentent de montrer leur suprématie à cette femelle arriviste avec à leur suite, le ou les dindons qui les accompagnent…

JEFF RIVERIN

Parfois un repositionnement avec quelques appels stratégiques d’une jeune dinde seront la solution pour déjouer un groupe de dindes qui viendra investiguer avec un ou quelques mâles à leur suite.

Retour à la case départ et improvisation scénique

Parfois dans d’autres circonstances, lorsqu’une tentative matinale a échoué, on peut aussi laisser un dindon suivre sa troupe de femelles pour aller plutôt s’installer ailleurs pour un essai sur d’autres oiseaux peut-être plus réceptifs. Comme sur des dindons satellites de deux ans qui sont en vadrouille en périphérie des harems, dans l’espoir de croiser des dindes solitaires égarées loin du regard des dindons dominants.

Si cette option B ne porte pas fruit, on peut alors décider de revenir sur les lieux du premier contact matinal infructueux après quelques heures et se repositionner dans les environs immédiats. Cette possibilité est souvent très productive car un dindon qui a entendu un peu plus tôt cette nouvelle voix inconnue, nos appels en l’occurrence, ne l’a pas oubliée. Aux deux tiers de l’avant-midi, alors que les dindes fécondées retournent pondre et que les autres s’évincent de la troupe, les dindons se retrouvent alors seuls et toujours en manque de rapprochements. C’est alors que cette dinde solitaire inconnue leur revient en tête et vers 10 ou 11 heures, ils retournent dans le secteur de la provenance de ses appels dans l’espoir de la conquérir. C’est une façon de faire qui m’a procuré beaucoup de succès depuis toujours  pour déjouer de beaux sujets qui au départ, étaient totalement réfractaires à mes mises en scènes matinales conventionnelles.

MARK RAYCROFT

Il n’est pas rare qu’un mâle revienne investiguer la source des appels qu’il a entendus plus tôt le matin d’où l’intérêt de revenir s’installer où le premier contact avec les oiseaux a eu lieu en début de journée.

Le chant du cygne

Occasionnellement, les techniques prescrites plus tôt ne permettent pas une possibilité de tir sur un bel oiseau indépendant ni même pour initier une simple rencontre, mais tout n’est pas nécessairement perdu. Comme je le mentionnais en ouverture de texte, au printemps, dindes et dindons ont la mèche très courte et les affrontements entre congénères sont fréquents. Lorsque toutes mes tentatives sur un dindon ont échoué, je sors alors un As de ma manche. Une carte surprise qui consiste à simuler un combat de jakes.

CLAUDE BEAUPRÉ

Les affrontements entre dindes et dindons sont fréquents au printemps.

Que ce soit au petit matin alors qu’une fois à terre, les oiseaux se contentent de répondre sans bouger, ou lors d’un repositionnement de dernière minute qui ne donne pas l’effet escompté sur un dindon qui reste de marbre, cette façon de procéder met littéralement le feu aux poudres. Même des oiseaux qui jusque-là étaient complétement passifs, sortent de leur torpeur. La mise en scène est simple et assez facile simuler. Il s’agit de produire des roucoulements agressifs de combat à l’aide d’un diaphragme en canon sur plus d’une tonalité et en même temps, d’imiter le fracas d’ailes qui s’entrechoquent.

Pour ce faire, j’ai toujours avec moi dans la poche dorsale de ma veste un morceau de carton épais. Une pièce carrée de boîte de transport pliée en deux fait parfaitement l’affaire. Tout en émettant les roucoulements vindicatifs, je frappe avec vigueur sur le morceau de carton avec une branche, ce qui simule parfaitement le bruit produit par les coups d’ailes lors d’une altercation entre gros gallinacés pugilistes. Évidemment, il faut rester alerte durant la mise en scène, au risque d’être repéré à distance par un ou des oiseaux, ce qui mettrait fin au subterfuge.

En percevant à distance le tumulte intempestif, dindes et dindons vont se précipiter pour y prendre part, sans parler du fait que pour un dindon, il peut s’agir là d’une troupe de jeunots qui se disputent pour lui voler une de ses dindes. Ce dernier peut donc se pointer d’une humeur massacrante. Lors de ce jeu factice, il faut se tenir prêt à toute éventualité car le ou les oiseaux ciblés peuvent arriver à toute vitesse sans crier gare…

Pour conclure

En résumé, le début du printemps peut parfois être difficile pour celui ou celle qui part avec l’espoir de clore rapidement sa chasse. Les dindons réfractaires en ouverture de saison sont parfois pointilleux et indépendants vis à vis de nos appels ou des scénarios classiques qu’on leur propose. En ajoutant à votre arsenal les quelques trucs exposés dans cet article, vous aurez peut-être l’occasion de faire tourner le vent en votre faveur durant une rencontre qui autrement se serait soldée par un échec.   

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